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01/10/2026

L' INTIFADA FRANCAISE

La France est-elle en train d’assister à l’émergence d’une nouvelle forme de conflictualité politique, dont l’école serait devenue l’un des principaux champs de bataille ?
 
L’hypothèse mérite d’être posée sans amalgame ni complaisance. Les violences et les contestations observées dans certains établissements scolaires ne peuvent évidemment pas être réduites à une seule cause. Frustrations sociales, échec scolaire, sentiment de déclassement, difficultés familiales, délinquance, radicalisation idéologique et contestation de l’autorité peuvent se combiner selon les territoires et les individus.
 
Mais une question demeure : des mouvements politiques organisés cherchent-ils à transformer ces frustrations en une contestation plus large de l’État, de ses institutions et de ses valeurs ?
 
De la frustration sociale à la contestation politique
 
L’échec scolaire peut produire une profonde frustration. Lorsque l’école ne constitue plus, pour certains jeunes, un moyen crédible d’ascension sociale, le rapport au mérite, au travail et à l’autorité peut se dégrader.
 
Cette frustration ne produit pas mécaniquement de la radicalisation. Mais elle peut constituer un terrain sur lequel prospèrent différents discours de rupture.
 
L’un de ces discours consiste à présenter l’État français non plus comme une institution commune, mais comme une puissance hostile : l’administration serait oppressive, l’enseignant serait un représentant de cette oppression, et le policier deviendrait l’incarnation même de l’ennemi.
 
La transformation symbolique de l’adversaire est essentielle. Il ne s’agit plus seulement de contester une décision ou une politique : il s’agit de délégitimer celui qui détient l’autorité.
 
L’école au centre de la bataille
 
Cette question prend une importance particulière lorsqu’elle concerne l’école.
 
La République française affirme explicitement que l’école est laïque et qu'elle doit protéger les élèves du prosélytisme religieux ou idéologique. Le ministère de l’Éducation nationale recense d’ailleurs régulièrement des signalements concernant contestations d’enseignement, prosélytisme, revendications communautaires, refus des valeurs républicaines ou port de signes religieux.
 
Cela ne signifie évidemment pas que les élèves musulmans, ni même les élèves qui manifestent une identité religieuse, constitueraient un mouvement politique homogène. Une telle généralisation serait infondée.
 
La véritable question est différente : existe-t-il des organisations ou des réseaux qui cherchent à exploiter certaines revendications religieuses pour affaiblir progressivement le principe de laïcité ?
 
Sur ce point, le sujet n’est pas imaginaire. En mai 2025, le ministère de l’Intérieur a rendu public un rapport consacré aux Frères Musulmans et à l’islamisme en France, destiné précisément à documenter l’implantation et les stratégies des tenants de l'islamisme politique.
 
Un autre élément mérite d’être examiné : celui  d’une convergence ponctuelle entre  l’islamisme politique et certaines composantes de l’extrême gauche radicale.
 
Cette convergence ne signifierait pas que les deux familles idéologiques partagent le même projet final. Historiquement, elles peuvent au contraire être profondément antagonistes.
 
Mais elles peuvent parfois avoir un adversaire commun : l’État, la police, les institutions représentatives, le capitalisme ou certaines formes de conservatisme social.
 
C'est ici que l'expérience iranienne fournit un précédent historique intéressant.
 
Le précédent iranien
 
La révolution iranienne de 1978-1979 fut le résultat d’une coalition beaucoup plus complexe que ne le laisse penser le récit simplifié d’une révolution exclusivement islamiste. Des forces religieuses, libérales, nationalistes et marxistes participèrent, à des degrés différents, à la contestation du régime du Shah.
 
Après la victoire révolutionnaire, cependant, les différentes composantes de cette coalition entrèrent en conflit.
 
Les forces proches de Khomeini consolidèrent progressivement leur pouvoir. Dès août 1979, des journaux appartenant notamment à des courants libéraux et de gauche furent interdits. Les organisations marxistes et autres forces de gauche furent ensuite réprimées ; plusieurs milliers de militants et sympathisants furent arrêtés ou exécutés au début des années 1980.
 
L’enseignement supérieur lui-même fut profondément transformé : les universités iraniennes furent fermées pendant environ deux ans dans le cadre de la « révolution culturelle » destinée à adapter le système éducatif aux priorités de la nouvelle République islamique.
 
L’histoire iranienne permet donc de formuler une mise en garde : des forces politiques peuvent s'allier momentanément contre un adversaire commun sans partager le même projet pour l'après-victoire.
 
Qui domine le terrain de la violence ?
 
C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu.
 
Une société démocratique repose sur une hiérarchie de légitimités : la loi, les institutions, l’autorité judiciaire, l’école, le travail, la compétence et le suffrage déterminent normalement les rapports de pouvoir.
 
Lorsque la violence devient un moyen de pression efficace, une autre hiérarchie peut apparaître.
 
Celui qui intimide obtient davantage que celui qui argumente. Celui qui bloque obtient davantage que celui qui négocie. Celui qui menace le professeur ou affronte le policier peut donner l'impression que la force est plus efficace que le mérite.
 
C’est cette inversion qu’il faut prendre au sérieux.
 
La question n'est donc pas simplement de savoir si telle ou telle émeute est « islamiste », « gauchiste » ou « sociale ». Il faut rechercher, cas par cas, qui organise, qui finance, qui mobilise, qui diffuse les mots d’ordre et qui bénéficie politiquement de la confrontation.
 
La « Nouvelle France » contre la « Vieille France » ?
 
Derrière cette confrontation se trouve finalement une bataille beaucoup plus profonde : celle de la définition même de la France.
 
Une vision considère que la République doit rester fondée sur l’égalité devant la loi, la laïcité, l’école commune, le travail, le mérite individuel et la primauté de l’État de droit.
 
Une autre pourrait chercher à substituer à cette conception une logique communautaire dans laquelle l’appartenance religieuse, ethnique ou territoriale deviendrait progressivement plus importante que la citoyenneté commune.
 
Entre les deux, il existe évidemment une immense diversité de positions politiques et sociales.
 
Mais si une stratégie politique cherchait effectivement à transformer des frustrations locales en contestation systématique de l'autorité républicaine, la question ne serait plus seulement celle de quelques émeutes. Elle deviendrait celle de la souveraineté politique et culturelle de la République.
 
La formule de la « Nouvelle France » affrontant la « Vieille France » peut alors être comprise comme une métaphore de cette rupture générationnelle, culturelle et politique.
 
Mais une République démocratique n'a pas à choisir entre l'immobilisme et la révolution. Elle peut se réformer sans renoncer à ses principes.
 
La défense de la laïcité n'est pas une guerre contre les musulmans. La défense de la police n'est pas un refus de reconnaître les abus policiers lorsqu'ils existent. La défense du mérite n'interdit pas de corriger les inégalités sociales.
 
L'enjeu est précisément de préserver ces distinctions.
 
Car le véritable danger commencerait lorsque la violence deviendrait une forme de légitimité politique et que la République accepterait que ses propres règles soient négociées sous la pression de ceux qui les contestent.
 
L'expérience iranienne rappelle alors une vérité historique : dans une révolution, ceux qui combattent ensemble un ordre ancien ne sont pas nécessairement ceux qui gouverneront ensemble l'ordre nouveau.
 
La question essentielle pour la France n'est donc pas de savoir quelle révolution pourrait demain triompher.
 
Elle est de savoir si la République conservera suffisamment d'autorité, de justice et de cohésion pour empêcher que la violence — quelle que soit l'idéologie qui la justifie — ne devienne le nouveau principe organisateur de la société.